La lune se levait sur le marécage, mais sa lumière ne perçait qu'avec répugnance le couvert des arbres pourris. Ca et là, quelques animaux se réveillaient. C'était le milieu de la nuit; le milieu de leur activité, pour nombre de ces noctambules. Un tentacule fouettait par endroits la surface trouble; quelques branches s'agitaient sous la poussée d'un prédateur quelconque.
Grenouille Bleue se réveilla, lui aussi. Il sortit de sa fange en titubant, encore tout imbibé de l'alcool qu'il avait absorbé la veille. Les restes de sa chemise Cyan collaient par plaques à sa peau squameuse tandis qu'il se redressait de toute sa taille. Il se fit un silence de mort dans le marais. Nulle ride ne troublait plus la surface de l'eau, nulle fougère ne bougeait. Toute la faune retenait son souffle; même la mélopée du vent s'engouffrant dans les fondrières s'abstint de souffler l'espace d'un battement de coeur.
Déjà ! Après une semaine seulement d'hibernation, le plus terrible prédateur du marais sortait de son sommeil.
Grenouille bleue sourit. Il savait la peur qu'il inspirait dans la région, et s'en délectait. Il n'était pas un Drow, ces elfes noirs stupides qui jouissaient de la peur d'autrui. Il n'était pas une sorcière, marâtre acariâtre se servant de sa réputation sulfureuse pour contenir les dangers hors de sa masure. Non ! Il était Grenouille Bleue le terrible, Grenouille Bleue le féroce, l'immonde Grenouille Bleue, qui considérait la peur qu'il inspirait comme un gage normal de respect.
Il déplia ses membres grêles; il était temps de partir en chasse. Sa panse restait flasque après le repos qu'il s'était octroyé. Il avait faim. Or tout le monde ici-bas connaissait le proverbe: quand Grenouille Bleue a faim, il a faim; nantis de cette sagesse millénaire, les animaux n'osaient bouger.
Déjà, l'immonde batracien se glissait dans les fourrés. Son pas était assuré, sa démarche souple et élastique. Il ne produisait pas le moindre son, ne déplaçait pas la moindre goutte d'eau. Ce marécage était sa vie, et il avait appris à le connaître. Il savait que nul être au monde ne pouvait rivaliser avec lui...
Et bientôt, il s'immobilisa, aux aguets. Sa proie était là, terrée contre une souche creuse, les traits tirés par l'angoisse. Un PK ! Une affreuse Perdix à Képi, l'un des animaux les plus féroces de la création. Mais sa lâcheté, à présent qu'il se trouvait face à sa némésis, était visible, et sa terreur palpable.
Grenouille bleue se ramassa sur lui-même, ses pattes palmées prêtes à l'action...
La grenouille eut un sursaut et ouvrit les yeux. tout était calme dans sa mare. De l'eau limpide entourait son nénuphar, et le chaud soleil d'août réchauffait son sang. La vie ici n'était que luxe, calme et volupté.
Tout n'avait donc été qu'un long rêve ! Allez savoir pourquoi, la grenouille était déçue.
Voilà voilà
Le batracien vous salue bien !